La parabole du serviteur obéissant

août 12, 2026

[The Parable of the Obedient Servant]

Peter Amsterdam

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L’Évangile de Luc contient plusieurs paraboles qui commencent par une question appelant une réponse évidente. Par exemple, Jésus demande : « Si l’un de vous possède cent brebis, et que l’une d’elles vienne à se perdre, n’abandonnera-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres au pâturage pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée ? » (Luc 15.4). Ailleurs, nous lisons : « Si l’un de vous veut bâtir une tour, est-ce qu’il ne prend pas d’abord le temps de s’asseoir pour calculer ce qu’elle lui coûtera » ? (Luc 14.28)

D’autres paraboles commencent par une question à laquelle tout le monde répondrait par la négative ; par exemple : « Il y a des pères parmi vous. Lequel d’entre vous donnera un serpent à son fils quand celui-ci lui demande un poisson ? » (Luc 11.11).

La parabole du serviteur obéissant commence, non pas par une question, mais par trois questions, dont deux appellent une réponse négative et la troisième une réponse positive.

« Supposons que l’un de vous ait un serviteur occupé à labourer ou à garder le troupeau. En le voyant rentrer des champs, lui direz-vous : « Viens vite, assieds-toi à table » ? Ne lui direz-vous pas plutôt : « Prépare-moi mon dîner, mets-toi en tenue pour me servir, jusqu’à ce que j’aie fini de manger et de boire ; ensuite tu mangeras et tu boiras à ton tour » ?

Le maître doit-il une reconnaissance particulière à cet esclave parce qu’il a fait ce qui lui était commandé ? Bien sûr que non ! Il en est de même pour vous. Quand vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites : « Nous ne sommes que des serviteurs sans mérite particulier ; nous n’avons fait que notre devoir. » (Luc 17.7–10)

Dans cette parabole, Jésus parle d’un serviteur, mais plusieurs traductions de la Bible parlent d’un esclave. La raison en est que le mot grec doulos peut être traduit indifféremment par serviteur, domestique ou esclave. À l’époque de Jésus, l’esclavage était très courant dans l’Empire romain. On estime qu’entre vingt et trente pour cent de la population de l’empire était constituée d’esclaves. Le fait que Jésus ait pris comme exemple un serviteur ou un esclave ne veut pas dire qu’Il cautionnait l’esclavage. Dans sa parabole, Il prend l’exemple d’un serviteur/esclave pour illustrer son propos, puisqu’à son époque l’esclavage était très courant et que c’était un concept que tout le monde comprenait. On a sans doute un aperçu de ce que Jésus pensait de l’esclavage quand on se rappelle qu’Il appelait ses disciples à pardonner les dettes des autres, ce qui récusait la légitimité de l’esclavage pour cause d’endettement (Matthieu 6.12). L’Écriture nous dit aussi que Jésus, «qui, dès l’origine, était de condition divine, ne chercha pas à profiter de l’égalité avec Dieu, mais Il s’est dépouillé Lui-même, et Il a pris la condition du serviteur » (Philippiens 2.6–7). Ici encore, c’est le mot doulos qui est traduit par serviteur.

À l’époque de Jésus, l’esclavage n'était pas limité à une race particulière, comme ce fut le cas au 17e siècle à l’époque du colonialisme. À l’époque de l’Empire romain, les gens pensaient que la liberté des uns n’était possible qu’en réduisant les autres en esclavage. Les notions de droit pour tous à la liberté et du caractère immoral, voire criminel, de l’esclavage auraient été tout à fait incompréhensibles à l’époque. La majorité des esclaves provenait de populations vaincues sur le champ de bataille et de leurs enfants. Certaines personnes se vendaient elles-mêmes comme esclaves pour échapper à la pauvreté ou pour rembourser une dette, tandis que d’autres le faisaient pour obtenir un emploi particulier. Certains esclaves étaient propriétaires et possédaient eux-mêmes des esclaves. Il n’était pas rare que des esclaves soient affranchis ou qu’ils rachètent leur liberté à un certain moment. Certains esclaves étaient éduqués, et un bon nombre d’entre eux occupaient un poste sensible ou comportant d’importantes responsabilités. D’autres recevaient une formation de médecin, d’architecte, d’artisan, de commerçant, de cuisinier, de coiffeur/barbier, et même d’artiste. D’autres encore géraient les affaires de leur maître et étaient considérés comme faisant partie de la maisonnée du maître. Dans la culture de l’époque, la plupart des gens qui servaient une personne d’un rang social et économique plus élevé, et qui étaient attachés à leur maison, en retiraient un sentiment d’honneur et d’appartenance, et ils jouissaient aussi d’une certaine sécurité économique et alimentaire. Bien sûr, ce n’était pas toujours le cas, mais ce n’était pas rare. Toutefois, indépendamment de leur situation, à l’époque de Jésus, les esclaves n’étaient pas libres.[1]

En réponse à la première question de savoir si l'on inviterait à sa table un domestique chargé des travaux des champs ou de la garde des troupeaux, personne, parmi ceux qui écoutaient Jésus n’aurait envisagé d’agir de la sorte. À cette époque, les rôles traditionnels de maître et de serviteur étaient strictement définis et tolérer un tel comportement aurait sous-entendu que le serviteur avait le statut d’invité d’honneur ou qu’il était l’égal du maître. En commençant sa parabole par cette question, Jésus savait qu’Il piquerait la curiosité de son auditoire.

Jésus pose ensuite une deuxième question : « Ne lui direz-vous pas plutôt : « Prépare-moi mon dîner, mets-toi en tenue pour me servir, jusqu’à ce que j’aie fini de manger et de boire ; ensuite tu mangeras et tu boiras à ton tour » ? (Luc 17.8). Si, pour nous, cela peut paraître cruel de demander à quelqu’un qui revient des champs où il a travaillé toute la journée, de préparer le repas, de servir le maître, et de lui permettre de manger seulement une fois ses tâches terminées, dans le monde antique c’était quelque chose de tout à fait normal.

Dans le contexte de l’époque, personne, parmi ceux qui entendaient cette parabole ne se serait attendu à ce qu’un serviteur bénéficie d’un traitement de faveur pour avoir dûment rempli ses fonctions. Le serviteur faisait simplement ce qu’on attendait de lui en tant que serviteur. Le maître ne devait rien au serviteur qui avait gardé les brebis ou travaillé aux champs, et personne ne se serait attendu à ce que le serviteur bénéficie de privilèges spéciaux pour avoir simplement fait son travail.

A la troisième question, « Le maître doit-il une reconnaissance particulière à cet esclave parce qu’il a fait ce qui lui était commandé ?» (Luc 17.9), ils auraient bien évidemment répondu : « Bien sûr que non ! » Le mot grec traduit par « reconnaissance » ou « remerciement » est charis, lequel est généralement traduit par « grâce » dans le Nouveau Testament. Toutefois, dans l’Évangile de Luc, il est également employé pour signifier mérite ou faveur. Donc, la question posée est la suivante : Le maître doit-il une récompense ou une faveur au serviteur qui a fait ce qu’il lui avait demandé de faire ?

Kenneth Bailey nous propose l’explication suivante :

Le maître peut très bien exprimer son appréciation à son serviteur à la fin d’une journée de labeur, par quelques mots de remerciements. La question est bien plus sérieuse que cela. Il s’agit de savoir si le maître est redevable à son serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? C’est une question qui appelle une réponse catégoriquement négative dans la parabole.[2]

Arrivé à ce point de la parabole, Jésus s’adressa à ses auditeurs, lesquels, dans le contexte de l’Evangile de Luc, n’étaient autres que ses disciples, en leur disant:

« Il en est de même pour vous. Quand vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites : « Nous ne sommes que des serviteurs sans mérite particulier ; nous n’avons fait que notre devoir’ » (Luc 17.10).

Dans ce verset, la phrase « des serviteurs sans mérite particulier » ou, comme certaines versions la rendent, « des serviteurs inutiles »—peut être également traduite par « des serviteurs qui n’ont besoin de rien ». Autrement dit, Jésus dit que les serviteurs ou les disciples qui ont fait ce qu’on leur avait commandé de faire n’ont « besoin de rien » et, par conséquent, leur maître ne leur doit rien.

Le message, adressé ici aux disciples, était que Dieu n’a aucune dette envers ceux qui Le servent. Il ne leur est pas redevable.

Dieu ne nous doit rien, tandis que nous Lui devons tout, jusqu’à notre existence même. Comme l’écrivait Paul : « Qu’as-tu qui ne t’ait été donné ? » (1 Corinthiens 4.7). Cela ne veut pas dire que Dieu ne récompense pas ceux qui L’aiment et Le servent, mais que notre relation avec Dieu ne consiste pas à gagner, mériter ou marchander une récompense. Le disciple est un serviteur qui sert le Seigneur par amour, par adoration et par loyauté envers Lui.

L’apôtre Paul disait de lui-même qu’il était un doulos (serviteur/esclave) : « Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à être apôtre et choisi pour proclamer la Bonne Nouvelle de la part de Dieu » (Romains 1.1). (Voir aussi Tite 1.1.) Autrement dit, il concevait sa relation avec le Seigneur comme un service rendu par amour et par fidélité à sa vocation, et non en vue d’une récompense financière ou autre. Il sert en toute sérénité, assuré que son maître subviendra à tous ses besoins.

Notre salut est un don que Dieu nous octroie ; nous ne l’avons ni gagné ni mérité. Nous Le servons par gratitude et par amour, et aussi par engagement et fidélité envers celui qui nous a rachetés. Une fois que nous avons obéi à ses ordres, nous comprenons qu’Il ne nous « doit » absolument rien. Nous ne devons pas garder mentalement le compte de toutes les choses que nous avons faites pour le Seigneur, en nous attendant à ce que Dieu nous en soit redevable.

Cela ne signifie pas pour autant que ceux qui servent Dieu ne reçoivent aucune récompense car Jésus a souvent évoqué des récompenses.

Quant à toi, si tu veux donner quelque chose aux pauvres, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite. Que ton aumône se fasse ainsi en secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. Quand tu veux prier, va dans ta pièce la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton Père qui est là, dans le lieu secret. Et ton Père, qui voit dans ce lieu secret, te le rendra (Matthieu 6.3–4, 6).

Après quoi, le roi dira à ceux qui seront à sa droite : « Venez, vous qui êtes bénis par mon Père : prenez possession du royaume qu’il a préparé pour vous depuis la création du monde. Car j’ai souffert de la faim, et vous m’avez donné à manger. J’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire. J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli chez vous. J’étais nu, et vous m’avez donné des vêtements. J’étais malade, et vous m’avez soigné. J’étais en prison, et vous êtes venus à moi » (Matthieu 25.34–36).

On nous a promis une récompense mais, dans le cadre de notre relation avec Dieu, il ne s’agit pas de quelque chose que nous avons gagné, que nous pouvons marchander ou nous efforcer de mériter. En tant que serviteurs du Seigneur, nous travaillons pour Lui par amour pour Lui, et nous remplissons nos obligations envers Lui pour Lui exprimer notre gratitude. Ce que nous recevons de Dieu est un don de sa main, et certainement pas un salaire pour services rendus. Nous Le servons parce qu’Il nous a sauvés et que nous sommes reconnaissants. Nous Le servons parce que nous L’aimons. Et c’est précisément parce que notre service est motivé par l’amour et la gratitude, et non pas par l’attente d’une récompense, qu’Il nous récompense.

Première publication : octobre 2017. Adapté et réédité le 3 août 2026.
Traduit de l’original par Bruno Corticelli.Lu par Marcel Minéo.


[1] Points empruntés à J. A. Harrill, Slavery, [Esclavage] in C. A. Evans & S. E. Porter, eds., Dictionary of New Testament Background [Dictionnaire de contexte du Nouveau Testament]. (Downers Grove, IL. InterVarsity Press, 2000), 1124–1127.

[2] Kenneth Bailey, Through Peasant Eyes [A travers le regard d’un paysan] (Grand Rapids. William B. Eerdmans Publishing Company, 1980), 120.

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